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le vin de la jeunesse

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Les Etats de l’ouest, inquiets comme des chevaux à l’approche de l’orage.

 

 

Les grand propriétaires, inquiets, parce que pressentant le changement et incapables d’en deviner la nature. Les grand propriétaires s’en prenant aux choses immédiates (…) ; ne sachant pas que ces choses sont des effets et non des causes. Des effets, non des causes : des effets, non des causes. Les causes sont profondes et simples… les causes sont la faim, une faim au ventre multipliée par un million ; la faim dans une seule âme, faim de joie et d’une certaine sécurité , multipliée par un million ; muscle et cerveau souffrant du désir de grandir, de travailler, de créer, multipliée par un million. La dernière fonction de l’homme, claire et bien définie… muscles souffrant du désir de travailler, cerveau souffrant du désir de créer au delà des nécessités individuelles… voilà ce qu’est l’homme. Construire un mur, construire une maison, une digue… et dans le mur, la maison et la digue, mettre quelque chose de l’homme lui même et apporter pour l’homme quelque chose du mur, de la maison, de la digue ; rapporter des muscles de fer du soulèvement des fardeaux, rapporter des lignes, des formes claires du travail de conception. Car l’homme, différent en cela des autres créatures organiques ou inorganiques sur la terre, croît par-delà son travail, gravit les marches de ses conceptions, domine ses propres accomplissements. Voici ce qu’on peut dire de l’homme… Quand les théories changent et s’écroulent, quand les écoles, les philosophies, quand les impasses sombres de la pensée nationale, religieuse, économique, croissent et se décomposent, l’homme va de ‘avant, à tâtons, en trébuchant, douloureusement, parfois en se trompant. S’étant avancé, il peut arriver qu’il recule, mais d’un demi-pas seulement, jamais un pas complet. Cela vous pouvez le dire et le savoir, le savoir. Cela vous pouvez le savoir quand les bombes tombent des avions noirs sur les places des marchés, quand les prisonniers sont égorgés comme des cochons, quand les corps écrasés se vident dégoutamment dans la poussière. Ainsi vous pouvez le savoir. Si les pas n’étaient pas faits, si le désir d’aller de l’avant à tâtons n’existait pas, les bombes de tomberaient pas, les gorges ne seraient pas tranchées. Craignez le temps où les bombes ne tomberont plus et où les avions existeront encore…  car chaque bombe est la preuve que l’esprit n’est pas mort. Et craignez le temps où les grèves s’arrêteront cependant que les grands propriétaires vivront… car chaque petite grêve réprimée est la preuve qu’un pas est en train de se faire. Et ceci encore vous pouvez le savoir… craignez le temps où l’Humanité refusera de souffrir, de mourir pour une idée, car cette seule qualité est le fondement de l’homme même, et cette qualité seule est l’homme, distinct dans tout l’univers.

(…)

 

Un homme, une famille chassé de leur terre ; cette vieille auto rouillée qui brimbale sur la route dans la direction de l’Ouest. J’ai perdu ma terre. Il a suffi d’un seul tracteur pour me prendre ma terre. Je suis seul et je suis désorienté. Et une nuit une famille campe dans un fossé et une autre famille s’amène et les tentes se dressent. Les deux hommes s’accroupissent sur leurs talons et les femmes et les enfants écoutent. Tel est le noeud. Vous qui n’aimez pas le changement et craignez les révolutions, séparez ces deux hommes accroupis ; faites-les se haïr, se craindre, se soupçonner. Voilà le germe de ce que vous craigniez. Voilà le zygote. Car le « j’ai perdu ma terre » a changé ; une cellule s’est partagée en deux et de ce partage naît la chose que vous haissez : « Nous avons perdu notre terre. »  C’est là qu’est le danger, car ces deux hommes ne sont pas si  solitaires, si désemparés qu’un seul. Et de ce premier « nous » naît une chose encore plus redoutable : « J’ai encore un peu à manger » plus  » je n’ai rien ». Si ce problème se résout par « Nous avons assez à manger » la chose est en route, le mouvement a une direction. Une multiplication maintenant, et cette terre, ce tracteur sont à nous. Les deux hommes accroupis dans le fossé, le petit feu, le lard qui mijote dans une marmite unique, les femmes muettes, au regard fixe ; derrière, les enfants qui écoutent de toutes leur âme les mots que leur cerveaux ne peuvent pas comprendre. La nuit tombe. Le bébé a froid. Tenez, prenez cette couverture. Elle est en laine. C’était la couverture de ma mère… prenez-là pour votre bébé. Voilà ce qu’il faut bombarder. C’est le commencement du « Je » au « Nous ».

Si vous qui possédez les choses dont les autres manquent, si vous pouviez comprendre cela, vous pourriez peut être échapper à votre destin. Si vous pouviez savoir que Paine, Marx, Jefferson, Lénine furent des effets, non des causes, vous pourriez survivre. Mais cela, vous ne pouvez pas le savoir. Car le fait de posséder vous congèle pour toujours en « Je » et vous sépare toujours du « Nous ».

STEINBECK, Les raisins de la colère, Chapitre XIV.


  1. Des nounours écrit:

    C’est poignant!

    Citer | Posté 11 janvier, 2014, 10:07

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